Sacrés coquins ! (ou quand les grands auteurs écrivent des cochonneries)

Certains écrivains, en intégrant la prestigieuse catégorie des grands auteurs classiques, se parent d’une aura de sérieux qui projettent sur eux une image proprette et digne. Ils sont alors souvent célébrés pour leur maîtrise de la langue, leur talent, la beauté de leurs textes. On les étudie même à l’école. Et pourtant, derrière ces masques qu’on leur a façonnés se cachent parfois de sacrés polissons.

Il ne s’agit pas, à première vue, d’auteurs jugés subversifs, à l’image du marquis de Sade, de Baudelaire ou de Jean Genet, qui, eux, assument pleinement le caractère sensuel, érotique ou obscène de leurs textes. Au contraire, souvent seuls les intimes des écrivains concernés profitent des pépites érotiques ou vulgaires façonnées par un auteur. Ce fut longtemps le cas de La Lettre à la Présidente. Théophile Gautier est aujourd’hui réputé pour la perfection de sa plume et ses théories concernant la prépondérance de l’art. Il ne renvoie pas l’image d’un homme drôle. Et pourtant. En 1850, un voyage en Italie lui offre l’occasion de s’adonner à un exercice de style où il mélange le cru, le cocasse et la verve rabelaisienne pour s’amuser en rendant hommage à Madame Sabatier, célèbre demi-mondaine de l’époque. Il commence ainsi : « Cette lettre ordurière, destinée à remplacer les saloperies dominicales, s’est bien fait attendre ; mais c’est la faute de l’ordure et non celle de l’auteur. La pudicité règne en ces lieux solennels mais antiques, et j’ai le grand regret de ne pouvoir vous envoyer que des cochonneries breneuses et peu spermatiques. Je vais procéder par ordre de route. » Et la suite est bien pire. À tel point que son gendre, Émile Bergerat, écrit pour évoquer cette lettre : « C’est le récit d’un voyage en Italie ; il comprend plus de vingt pages et formerait une plaquette… s’il était imprimable. »

Eau-forte de Félix Bracquemond d’après Nadar, exécutée en 1857

Dans le même esprit teinté d’humour, un certain G.A publie Les Onze mille verges en 1907. La pornographie étant censurée à l’époque, Guillaume Apollinaire se garde bien d’endosser la paternité d’un texte dans lequel il est question de tous les vices, même si le ton reste un peu bouffon, comme le montre ce passage : « Le prince regarda l’heure. Il était onze heures du matin. Il sonna pour faire monter le masseur, qui le massa et l’encula proprement. Cette séance le vivifia. Il prit un bain et se sentait frais et dispos en sonnant pour le coiffeur, qui le coiffa et l’encula artistiquement. Le pédicure-manucure monta ensuite. Il lui fit les ongles et l’encula vigoureusement. Alors le prince se sentit tout à fait à l’aise. »

Par les mots de Gautier ou d’Apollinaire, l’érotisme un peu grotesque provoque surtout l’amusement. Musset, quant à lui, prend le contrepied de la tradition rabelaisienne au cours d’un repas en compagnie d’une dizaine de jeunes gens. La conversation roulait sur la gêne des écrivains français et leur réticence dans l’emploi d’une certaine langue dans leur production érotique. Il lance alors le défi suivant : « Messieurs, dit-il, si vous consentez à vous réunir de nouveau ici dans trois jours, j’espère vous convaincre qu’il est facile de produire un ouvrage de haut goût sans employer les grossièretés qu’on a coutume d’appeler des naïvetés chez nos bons aïeux […], chez lesquels l’esprit gaulois brillerait d’un éclat tout aussi vif, s’il était débarrassé des mots orduriers qui salissent notre vieux langage. » Et il revient trois jours plus tard avec Gamiani ou Deux nuits d’excès. Ce texte, publié clandestinement en 1833, a connu pas moins 41 rééditions et s’intéresse aux deux nuits partagées par la comtesse Gamiani, Fanny et Alceste pendant lesquelles ils se racontent tour à tour leurs expériences sexuelles marquantes.

Portrait d’Alfred de Musset par Charles Landelle, 1854

De leur côté, Rimbaud et Verlaine s’y prennent à deux pour commettre un poème au titre évocateur : « Le Sonnet du trou du cul ». Le ton est toujours égrillard mais là aussi, moins porté sur l’humour. Il sera édité en 1904 dans le recueil Hombres (Hommes) dont le sous-titre est : Publié sous le manteau et ne se vend nulle part. On comprend pourquoi en découvrant les autres textes, écrits par Verlaine seul, qui n’est toutefois pas en reste. Il y est question de sexe et de relations homosexuelles, sans aucune ambiguïté : « Même quand tu ne bandes pas, / Ta queue encor fait mes délices », probablement la raison pour laquelle on évoque rarement cette partie de l’œuvre de Verlaine. C’est aussi le cas outre-Manche, où le puritanisme victorien force l’anonymat des auteurs de Teleny. Ce récit sulfureux écrit à plusieurs mains est notamment attribué à Oscar Wilde et peut-être aussi Robert Ross et John Gray. Il est publié de manière quasi clandestine (à seulement deux cents exemplaires) en 1893. La cause ? Des scènes érotiques homosexuelles, parmi les premières à être écrites aussi explicitement en Angleterre. Teleny est une sorte de pendant pornographique au plutôt chaste Portrait de Dorian Gray, qui pourtant crée le scandale. Les séjours en prison de Verlaine et Wilde prouvent bien qu’il valait mieux ne pas s’attribuer le mérite de ces œuvres coquines à une époque où les relations homosexuelles sont punies par la loi.

On évoque rarement ces textes, souvent parce qu’on étudie leurs auteurs à l’école et que ce n’est peut-être pas le lieu idéal pour découvrir la littérature érotique, voire pornographique, même si elle est de la main de nos plus grands écrivains. Cependant, il ne faut pas ignorer tout ce pendant de leur production, qui est tout aussi révélateur de leur style que des œuvres plus officielles. D’autant plus que l’anonymat qu’ils sont obligés d’endosser leur permet de se libérer de la censure à laquelle ils peuvent être confrontés habituellement.

(Bien entendu, cet article ne propose pas une liste exhaustive de toutes les productions coquines que l’on doit à de grands auteurs. N’hésitez pas à partager vos pépites.)

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