Le travestissement et la littérature #3 : des femmes en costume d’hommes

Le travestissement, en particulier celui lié au genre, possède une indéniable portée subversive liée en partie au fait qu’il soit interdit par la loi en vertu du Deutéronome, exception faite du déguisement de Carnaval ou du costume de scène. Cependant, à partir du XVIIIème siècle, en France notamment, l’élite laïque et culturelle s’émancipe du pouvoir de l’Église et use du travestissement au théâtre ou dans la littérature, reprenant les jeux de masques que l’on trouve déjà dans certaines pièces de Shakespeare.

Orsino and Viola, Frederick Richard Pickersgill, vers 1850

En effet, le travestissement de femmes en hommes n’est pas rare dans les œuvres du Barde. Par exemple, dans Comme il vous plaira, Rosalinde doit échapper à une menace qui pèse sur elle et choisit de se travestir en homme. La Nuit des rois use du même procédé quand Viola, rescapée d’un naufrage et séparée de son jumeau, devient Cesario, le page du duc Orsino. Le travestissement sert de protection à ces deux femmes, tout en amenant de nouvelles péripéties liées à cette nouvelle apparence. Ainsi, Rosalinde, devenue Ganymède, peut mesurer les sentiments d’Orlando, l’homme qu’elle aime, à son égard. Viola, elle, hérite d’une mission : courtiser Olivia pour le duc. Mais Olivia se trouve charmée par le page tandis que Cesario se déclare à Orsino à mots couverts. À cette confusion des genres dans les pièces s’ajoute le fait qu’en Angleterre, jusqu’au XVIIème siècle, les rôles féminins sont joués par des adolescents ou de jeunes hommes, ce qui provoque inévitablement certaines ambiguïtés. Toutefois, le travestissement de femmes en hommes, même s’il met en place un système de duperies, ne se fait pas aux dépens de celle qui se travestit. Il n’y a pas de moquerie car le but n’est pas de la rendre ridicule.

Mademoiselle de Maupin, illustration par Aubrey Beardsley, 1897

En France, la littérature baroque puis libertine, les histoires du chevalier d’Eon, de l’abbé de Choisy, les frasques attribuées à George Sand donnent à Théophile Gautier suffisamment de matière pour créer une héroïne inspirée de Madeleine de Maupin, une cantatrice et actrice de la fin du XVIIème siècle qui avait la réputation d’être excellente escrimeuse. Il s’approprie ce personnage pour proposer un regard sur la condition féminine. Sa Mademoiselle de Maupin désire comprendre le monde masculin que l’on dérobe à son regard de femme. Consciente que son statut est un obstacle dans son éducation, elle écrit à une amie : « A force de vouloir nous empêcher d’être romanesques, l’on nous rend idiotes. Le temps de notre éducation se passe non pas à nous apprendre quelque chose, mais à nous empêcher d’apprendre quelque chose. » Selon elle, le seul moyen de découvrir la véritable nature de l’homme est d’en devenir un elle-même : « Je voulais étudier l’homme à fond, l’anatomiser fibre par fibre avec un scalpel inexorable et le tenir tout vif et tout palpitant sur ma table de dissection. » C’est ainsi qu’elle quitte tout pour devenir Théodore, un joli cavalier qui va lui permettre d’approcher un monde exclusivement masculin. Cette quête l’amène aussi à connaître sa propre vérité en lui permettant d’affirmer certains traits de caractère. Par le travestissement, elle se métamorphose en ce qu’elle désire être et elle s’émancipe. Les habits de Théodore lui permettent d’agir de manière masculine donc elle n’a plus besoin de se conformer à un comportement attendu d’une femme. « A force d’entendre tout le monde m’appeler monsieur, et de me voir comme si j’étais un homme, j’oubliais insensiblement que j’étais femme, – mon déguisement me semblait mon habit naturel. » Non pas qu’elle souhaite devenir un homme, mais elle en possède l’esprit indépendant, conquérant, provocateur. Elle souhaitait intégrer le monde des hommes afin de se donner à l’un d’eux, comme si c’était une fatalité à laquelle elle ne pouvait pas échapper. Finalement, quand perd sa virginité avec d’Albert, c’est parce qu’elle l’a choisi, lui. Et c’est l’homme qui subit le jeu de séduction de Madeleine/Théodore, qui lui offre une nuit d’amour et qui se fait quitter dès le lendemain.

Sarah Bernhardt en Hamlet, photographie de James Stack Lauder, 1899

Le travestissement des femmes en hommes, qu’il soit réel ou littéraire, s’associe à un besoin de se libérer ou de provoquer. Parfois, il sert aussi à révéler ou souligner la fragilité masculine. C’est ce qu’affirme Sarah Bernhardt quand elle évoque Hamlet : « Il faut que l’artiste soit dépouillé de virilité. Il nous fait voir un fantôme amalgamé des atomes de la vie et des déchéances qui conduisent à la mort. C’est un cerveau sans cesse en lutte avec la vérité des choses. C’est une âme qui veut s’échapper de son enlacis charnel. C’est pourquoi je prétends que ces rôles gagneront toujours à être joués par des femmes intellectuelles qui seules peuvent conserver leur caractère d’êtres insexués, et leur parfum de mystère. » Inversant la tradition théâtrale grecque ou anglaise, elle s’approprie des rôles d’hommes et se travestit pour jouer Hamlet, Lorenzo (dans Lorenzaccio de Musset) ou encore L’Aiglon (taillé sur mesure par Edmond Rostand.)

Dans des représentations plus modernes, qui s’inspirent parfois d’œuvres classiques ou en reprennent certains schémas, le travestissement devient plus comique en jouant sur l’absurde des situations ou les quiproquos. Par exemple, le manga Parmi eux raconte l’histoire de Mizuki, une adolescente qui s’inscrit dans un lycée de garçons pour être plus proche de son idole, Izumi Sano. Les péripéties de la jeune fille n’ont pas vraiment de portée politique, ne cherchent pas à faire réfléchir sur la condition féminine. C’est un simple divertissement basé sur la confusion des genres, sans doute parce que l’évolution des sociétés occidentales a permis aux femmes de s’émanciper et le travestissement ne représente plus vraiment une subversion (surtout depuis que la garde-robe masculine est devenue unisexe et que porter un pantalon n’est plus se mettre hors-la-loi.)

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