C’est quoi, une bonne adaptation ? (Ou pourquoi le Persuasion de Carrie Cracknell est catastrophique)

La sortie de cette nouvelle adaptation du célèbre roman de Jane Austen est le prétexte idéal pour essayer de réfléchir à ce qui fait une bonne adaptation cinématographique d’une œuvre littéraire. Il ne s’agit pas de juger le film en tant que tel (quoique…) car un film mal adapté peut être de qualité, tout comme un film parfaitement adapté peut ne présenter aucun intérêt mais de se demander comment on peut adapter de manière réussie un roman au cinéma. Sans faire un banal copier-coller, mais aussi sans en trahir l’essentiel et la substance.

Dans Persuasion, Anne Elliot, le personnage principal, a refusé d’épouser Frederick Wentworth sous l’influence de son entourage et le regrette amèrement jusqu’à ce que leur chemin se croise de nouveau, des années plus tard. Elle vit au début du XIXème siècle, n’est pas mariée et a vingt-huit ans ; c’est une vie peu réjouissante qui l’attend. C’est une femme discrète, presque secrète, réfléchie, aimante et pleine de bonté. Elle a aussi des défauts comme sa tendance à se laisser persuader et elle peut être orgueilleuse. Comme toujours dans les romans de Jane Austen, les interactions entre les différents personnages qui constituent son entourage servent à se moquer, notamment de l’orgueil de la famille d’Anne (qui frise la vanité pour son père et sa sœur aînée) mais c’est la narration qui porte ce regard ironique, pas Anne elle-même qui est trop aimable pour se le permettre.

Cinq minutes de visionnage suffisent pour saisir que les auteurs du film n’ont pas compris le véritable sujet de Persuasion. Dès le début, Anne Elliot devient une Bridget Jones low cost qui se morfond en buvant du vin et pleure dans son bain. Elle ne cesse de briser le quatrième mur pour offrir au spectateur ses commentaires « piquants » ou ses états d’âme, soulignant certaines de ses remarques par un clin d’œil appuyé confirmant ses dires. C’est-à-dire que le personnage principal, sur lequel s’appuie toute l’intrigue et ses enjeux, ne correspond pas du tout à sa version littéraire : Anne devient une femme maladroite, assez extravertie, ouvertement moqueuse, voire impertinente, et elle n’hésite pas à s’exprimer sur ses sentiments. Le comble, c’est qu’elle ressemble davantage à Elizabeth Bennet ou Emma Woodhouse qu’à Anne Elliot…

Photogramme de Persuasion de Carrie Cracknell où Anne Elliot se renverse un pot de sauce sur la tête

 L’objectif de Carrie Cracknell est clairement de moderniser et dépoussiérer un roman de deux cents ans en adoptant la méthode Bridgerton. Le contexte historique est seulement respecté par les costumes (et encore) et certaines références à Robespierre mais le reste est plus fantaisiste, ce qui explose parfois la cohérence. C’est particulièrement notable dans la gestion des manières devenues beaucoup trop souples pour correspondre à celles de l’époque plus ou moins dépeinte, notamment dans les relations entre hommes et femmes non mariés. Pour apporter une forme de fraîcheur à l’adaptation, tout le langage habituellement élégant disparaît au profit d’une version appauvrie dans des dialogues d’une fadeur ahurissante, comme lorsqu’Anne se réfère à Wentworth comme étant son « ex » ou lors de la scène de dîner où Penelope Clay évalue la beauté par des notes (« Un 5 à Londres devient un 10 à Bath. Imaginez, Elizabeth et vous serez des 13 là-bas. »)

Si on se fie à l’adaptation d’Emma par Autumn de Wilde, il est tout à fait possible d’amener un vieux roman dans le XXIème siècle tout en lui restant fidèle. La modernité et la fraîcheur existent grâce au rythme des dialogues et du montage, qui apporte beaucoup de dynamisme à l’ensemble, mais aussi par les choix esthétiques à travers les plans, les couleurs et les costumes (qui restent pourtant historiquement corrects). Autumn de Wilde propose sa vision du roman sans jamais en trahir la substance.

Si Persuasion ne fonctionne pas en tant qu’adaptation, c’est parce qu’en voulant mettre de la distance entre deux époques, celle de l’écriture du roman et celle à laquelle vit le spectateur du film, on en a oublié l’élément essentiel : ce que Jane Austen a écrit, à savoir une satire. La romance n’est qu’un prétexte pour exposer toute une galerie de personnages à la moquerie. Tout cela disparaît quasiment du film et il ne reste que des noms et une intrigue plus ou moins respectée pour faire la base d’une romcom classique. Quelqu’un n’ayant jamais lu le livre ne se formalisera probablement pas des libertés prises et jugera le film en tant que tel mais si on considère Persuasion comme l’adaptation d’un roman, c’est un beau raté.

3 commentaires sur « C’est quoi, une bonne adaptation ? (Ou pourquoi le Persuasion de Carrie Cracknell est catastrophique) »

  1. Merci beaucoup pour cet article à l’angle très intéressant.
    Comme tu le dis, une mauvaise adaptation n’est pas forcément un mauvais film mais en voulant juger celui-ci hors de son statut d’adaptation je pense qu’on peut facilement le trouver plat et décousu malgré tout. Le choix de Cracknell se mord lui-même la queue car même mes connaissances n’ayant pas lu le livre ont ressenti les incongruités du scénario et de la mise en scène. Même Bridgerton qui n’est pourtant pas la série la plus fine du monde, réussit mieux à créer une élasticité entre l’époque dépeinte et les libertés modernes qu’on veut voir s’y jouer. Persuasion se place dans une époque avec un semblant de sérieux et brise le tout avec un personnage sans doute tombé dans une faille temporelle.
    C’est triste car une mauvaise adaptation peut tout de même faire un très bon film comme nous l’ont prouvé à maintes reprises les Studio Ghibli mais là…

    Aimé par 1 personne

    1. Pour mon blog, je n’ai pas voulu être trop virulente et essayé de rester positive mais j’ai détesté ce film (j’ai fait pause toutes les 10 minutes en râlant). J’aime trop le roman pour pouvoir m’en détacher et être objective sur l’adaptation. En plus, j’ai du mal avec le jeu de Dakota Johnson (et l’écriture de son personnage ne l’arrange pas). Wentworth a l’air d’un chiot perdu qui vient de sortir de la machine à laver. C’est globalement mal géré, les costumes sont horribles, les acteurs les plus charismatiques sont mal exploités (Mr Elliot père est génial, Henry Golding méritait plus de place…) Mais en discutant avec des gens qui ne le connaissent pas, le sentiment général était bien plus indulgent et ils ont pris le film comme une romcom sympatoche à la sauce Bridgerton.

      Aimé par 1 personne

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