1857 : la littérature face à la morale

En 1857, les noms de deux écrivains assez méconnus du grand public vont retentir dans l’actualité judiciaire et leur renommée va dépasser les cercles littéraires dans lesquels ils évoluaient déjà. Cinq ans après le début du Second Empire, Napoléon III impose à la société française un ordre moral qui pèse particulièrement sur la liberté d’expression, notamment des journalistes et des artistes en général. Aussi, les autorités surveillent et défendent la morale publique contre tous ceux qui pourraient la menacer, même à travers un roman ou des poèmes.

Flaubert disséquant Madame Bovary, Achille Lemot, 1869

Dès sa publication sous la forme d’un feuilleton publié dans La Revue de Paris, Madame Bovary de Flaubert suscite des plaintes. Pourtant, l’auteur et les rédacteurs, conscients de la pudibonderie ambiante, avaient déjà procédé à la censure de certains passages, comme la scène du fiacre entre Emma et Léon. Quant à la première édition des Fleurs du mal de Baudelaire, tirée à seulement mille cent exemplaires, elle est plus que tièdement accueillie par la critique. Le Figaro, dans un article du 5 juillet 1857, évoque ainsi le recueil : « L’odieux y coudoie l’ignoble ; – le repoussant s’y allie à l’infect. […] Ce livre est un hôpital ouvert à toutes les démences de l’esprit, à toutes les putridités du cœur ; encore si c’était pour les guérir, mais elles sont incurables. »

Aujourd’hui, ces deux œuvres comptent parmi les plus grands classiques de la littérature française et il paraît improbable qu’elles aient pu être attaquées en justice. Et pourtant… Le 31 janvier 1857 s’ouvre le procès de Flaubert devant le tribunal correctionnel de la Seine. Le 20 août de la même année, c’est au tour de Baudelaire, après que les exemplaires des Fleurs du mal ont été saisis en juillet sur ordre du procureur. Le talent de Flaubert et de Baudelaire n’est pas remis en cause, il n’est question que de la morale de leurs œuvres. Le délit est donc le même pour les deux écrivains, leurs éditeurs et imprimeurs : « outrage à la morale publique et à la religion ». Tous font face au même avocat impérial : Ernest Pinard. Contre Flaubert, il retient en particulier la « couleur lascive » du roman, à savoir l’adultère d’Emma et ce qu’il appelle les chutes de ses amants. Quant à Baudelaire, il lui reproche le contenu obscène de certains poèmes.

Caricature sur Ernest Pinard (1822-1909), Gravure de H. Mailly – in « Le Pilori » vers 1857. ©Selva/Leemage

La défense de Flaubert parvient à démontrer que les passages incriminés par Pinard dépendent d’un contexte dont ils ont été coupés et prouve que l’héroïne finit par être punie pour ses actes immoraux. Cette argumentation va à l’encontre de ce que l’auteur avait imaginé puisqu’il voulait écrire l’amour de façon réaliste et objective. À l’issue du procès, Flaubert est acquitté mais les juges reconnaissent l’immoralité de certains passages du roman. Le mauvais goût de ces scènes ne mérite pas de faire condamner l’ouvrage mais ils considèrent que l’œuvre mérite toutefois un blâme sévère. Ils insistent aussi sur la finalité utilitaire de la création artistique.

Baudelaire n’est pas si chanceux. Malgré l’intervention en sa faveur d’écrivains comme Théophile Gautier ou Prosper Mérimée, sa défense échoue. Les Fleurs du mal est condamné pour son « réalisme grossier et offensant pour la pudeur ». En plus d’une amende de trois cent francs à payer, le poète doit supprimer six poèmes du recueil : « Les Bijoux », « Le Léthé », « À celle qui est trop gaie », « À la pâle clarté » dans « Les Femmes damnées », « Lesbos » et « Les Métamorphoses du vampire ». L’annulation de cette condamnation n’interviendra qu’en 1949.

« L’ennui », Baudelaire par Jean Veber, estampe de 1896

Ces deux procès ne sont pas des cas isolés à cette époque mais ils sont restés dans les mémoires car ils posent la question de la liberté artistique. Pour Flaubert, ce n’est pas tant l’adultère d’Emma qui est jugé, mais la posture neutre du narrateur quand il l’évoque. Cela met donc en cause le style narratif de Flaubert quand son narrateur s’efface pour laisser le lecteur se forger son opinion quant à l’immoralité d’Emma Bovary. Le blâme infligé à Flaubert et la condamnation de Baudelaire permettent à des magistrats de statuer sur l’art selon leur propre conception de la morale. Cela soulève la question de la relation entre la littérature, ou même l’art en général, et la justice. Peut-on vraiment condamner une fiction ou des faits imaginaires ?

Laissons le mot de la fin à Oscar Wilde. Dans la préface du Portrait de Dorian Gray, œuvre elle-même censurée après sa sortie dans le Lippincott’s Monthly Magazine, il écrit : « Un livre n’est point moral ou immoral. Il est bien ou mal écrit. C’est tout. »

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