L’art de l’insulte

Que l’on vise un meuble sur lequel on s’est cogné le doigt de pied ou un automobiliste particulièrement irrespectueux, tout le monde manie l’insulte au quotidien. Mais souvent, ces élans de colère ne permettent pas une grande variété de bons mots et on se contente d’un langage fleuri mille fois entendu.

Pourtant, avec un peu d’imagination, l’insulte peut se transformer et devenir un parfait terrain de jeu pour les amateurs du verbe. La langue anglaise doit à Shakespeare un bon nombre de nouveaux mots. En plus de cela, il se montre plutôt inventif dans ses pièces en ce qui concerne les insultes. Certaines sont simples et directes, comme dans Beaucoup de bruit pour rien : « Away! You are an ass, you are an ass » (Que l’on pourrait traduire par « Tu es un con »). D’autres sont plus subtiles et ironiques, comme dans Le Marchand de Venise : « God made him and therefore let him pass for a man » (Dieu l’a créé et l’a donc laissé passer pour un homme). De manière générale, toutes ces insultes restent assez inoffensives puisqu’elles sont destinées à amuser un public en attaquant des personnages de fiction.

Portrait de William Shakespeare par Droeshout, tiré du premier folio (1623)

Seulement, l’insulte ne se limite pas à la fiction et certains écrivains ont manié l’insulte pour nourrir ou se défendre d’inimitiés. Pour certains, il peut s’agir d’une simple contrepèterie, moqueuse sans être vraiment insultante. Par exemple, Théophile Gautier n’aimait pas son gendre, le poète Catulle Mendès, et l’appelait Crapule Membête. Parfois, sous une plume habile, on ne sait plus où s’arrête le compliment et où commence l’attaque. Ainsi, Guy de Maupassant décrit Catulle Mendès (encore lui) comme « le lys dans l’urine ». Et d’autres sont plus à la recherche du bon mot que de la véritable insulte, comme le montre Pierre Desproges à propos de Patrick Poivre d’Arvor : « « Les Enfants de l’aube nous conte l’histoire d’un adolescent leucémique qui rencontre dans un hôpital à leucémiques une jeune Anglaise leucémique. Dans un style leucémique également, l’auteur nous conte la passion brûlante et désespérée de deux êtres fragiles mais tremblants d’amour qui vont vers leur destin, la main dans la main et la zigounette dans le pilou-pilou… Je rappelle le titre : Les Enfants de l’aube, par Patrick Poivre d’Arvor, chez Jean-Claude Lattès. Deux cent trois pages de romantisme décapant pour le prix d’un kilo de débouche-évier.»

Edmond (à gauche) et Jules (à droit) de Goncourt, par Nadar,

Enfin, certains se montrent plus cruels et ne mâchent pas leurs mots. Ils ne dissimulent pas leurs critiques derrière l’hypocrisie et s’expriment franchement sur leurs contemporains. Les lignes écrites par Charles Baudelaire sur George Sand sont particulièrement virulentes : « Elle est bête, elle est lourde, elle est bavarde. Elle a, dans les idées morales, la même profondeur de jugement et la même délicatesse de sentiment que les concierges et les filles entretenues […] Que quelques hommes aient pu s’amouracher de cette [latrine], c’est bien la preuve de l’abaissement des hommes de ce siècle. » (Œuvres posthumes, 1908). À la même époque, les rois de la médisance restent toutefois les frères Jules et Edmond de Goncourt, dont le Journal est une source inépuisable de commentaires acerbes sur leurs contemporains. Ils dressent toute une galerie de portraits, rarement flatteurs. Baudelaire est le « saint Vincent de Paul des croûtes trouvées, une mouche à merde en fait d’art », Flaubert « a l’esprit gros et empâté, comme son corps », il faut mettre Mallarmé à Sainte-Anne (à l’asile),… Même les auteurs dits classiques ne trouvent pas grâce à leurs yeux : « Au fond, Racine et Corneille n’ont jamais été que des arrangeurs en vers de pièces grecques, latines, espagnoles. Pour eux-mêmes, ils n’ont jamais rien trouvé, rien inventé, rien créé. Il semble qu’on n’ait jamais fait cette remarque. » On retrouve la même violence chez Mark Twain, quand il évoque la pauvre Jane Austen : « Je veux souvent critiquer Jane Austen mais ses livres m’énervent tellement que je ne peux pas cacher ma frénésie au lecteur et donc je dois cesser à chaque fois que je commence. Chaque fois que je lis Orgueil et préjugés, je veux la déterrer et lui fracasser le crâne avec son tibia. »

Oscar Wilde par Napoleon Sarony, 1882

Comment parler de l’insulte sans évoquer l’un des hommes les plus doués pour manier les mots, qui a fait de la moquerie tout un art ? Oscar Wilde est aussi connu pour ses aphorismes et ses formules lapidaires que pour ses œuvres. Avec esprit, humour et subtilité, rien ni personne n’échappe à ses attaques. D’abord dans ses pièces où les personnages échangent sans cesse des piques : « Tu es jeune et tu ne serais point laid non plus, si Dieu ou ta mère t’avait donné un autre visage » dans Vera, ou les Nihilistes ou encore « La famille n’est qu’un troupeau assommant de gens qui ne savent absolument pas comment vivre et ne sentent pas davantage quand le moment est venu de mourir » dans L’Importance d’être constant. En tant que beau parleur, toujours avide de faire un bon mot, Wilde n’épargne pas non plus ses collègues, en témoigne cette remarque sur Zola : « Monsieur Zola est résolu à montrer que s’il n’a pas de génie il peut au moins être lourd.»

Cette liste n’étant pas exhaustive (les Goncourt pourraient nourrir tout un épisode), n’hésitez pas à partager les bons mots et autres insultes de nos grands auteurs !

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