Quand un canular se termine sur un drame

J’irai cracher sur vos tombes de Boris Vian, devenu un classique de la littérature française, est un coup de poing, autant par son contenu que par l’aura qui l’entoure. À travers un texte court, mais percutant, l’auteur esquisse le portrait d’un homme métis dont la folie, nourrie par un profond désir de vengeance, le ronge jusqu’à le faire sombrer. C’est aussi le panorama d’un Sud des États-Unis dont le paysage idyllique et les petites villes typiques cachent mal une société empêtrée dans son héritage raciste.

Boris Vian, 1948, Studio Harcourt

Curieusement, ce roman, qui est aujourd’hui une référence littéraire, est né d’un pari entre Boris Vian et Jean d’Halluin, directeur des éditions du Scorpion. L’enjeu est le suivant : fabriquer un best seller en deux semaines. Un roman noir, comme on en fait en Amérique. Pari tenu et écrit entre le 5 et le 23 août 1946. Et pour plus de réalisme, Vian se fait passer pour le traducteur d’un écrivain noir américain nommé Vernon Sullivan (le pseudonyme qu’il s’est choisi).

J’irai cracher sur vos tombes, Vernon Sullivan, 1946, édition originale sur papier ordinaire

Premier acte : Dès sa parution, le 21 novembre 1946, le roman fait scandale à cause de scènes érotiques et certains critiques le taxent de pornographie. Le public permet à J’irai cracher sur vos tombes de connaître le succès et le livre devient effectivement un best seller en 1947 avec un tirage de plus de cent mille exemplaires. Ces bonnes ventes sont paradoxalement liées au début des déboires en justice de Boris Vian, qui est attaqué en février par le Cartel d’action sociale et morale. Celui-ci prétend vouloir protéger la jeunesse et clame que le roman est une incitation à la débauche. De plus, en avril 1947, un homme a laissé un exemplaire du livre, annoté à la page du crime commis par le narrateur, auprès du cadavre de sa maîtresse, qu’il venait juste d’étrangler. Cette fois, Vian est accusé d’être un assassin par procuration et pour prouver qu’il n’est pas Vernon Sullivan, mais seulement son traducteur, il expédie une fausse version originale de J’irai cracher sur vos tombes. Les poursuites sont suspendues en août et ce n’est qu’un an plus tard que Boris Vian admet ne faire qu’un avec Vernon Sullivan. Le pugnace Daniel Parker, dirigeant du Cartel d’action sociale et morale, frappe de nouveau et en 1949, le roman est interdit tandis que son auteur est condamné (et aussitôt amnistié) à deux semaines de prison, assorties d’une amende.

Affiche du film

Deuxième acte : A la fin des années 1950, Boris Vian vend les droits du roman à une société, d’abord Océan Films puis la Sipro, qui lui demande de produire un scénario pour une adaptation sur grand écran. Sa précédente adaptation pour le théâtre a été un fiasco, les conditions imposées à l’écriture ne lui plaisent pas mais il ne cracherait pas sur l’argent qu’il pourrait gagner. Bon gré mal gré, il s’exécute et propose un texte impossible à tourner, teinté d’ironie, qui déplaît évidemment à la Sipro. Une fois le scénario remanié et le film tourné, il est projeté le 26 juin au cinéma le Marbeuf, sur les Champs Élysées. Boris Vian, déjà épuisé par le surmenage et des problèmes de cœur, s’est démené contre les producteurs du film et se montre peu convaincu par la qualité du film auquel il ne veut pas être associé. Malgré tout, il se rend à la première projection. Le générique du début s’affiche : « D’après le roman de Vernon Sullivan traduit de l’Américain par Boris Vian. » La légende raconte qu’à ce moment, ce dernier se lève, s’exclame « Ah non » et s’effondre. Ce qui est certain, c’est qu’il peste dès le début de la projection, puis il se sent mal. Victime d’une crise cardiaque, il meurt avant d’arriver à l’hôpital (et cela va sans dire, sans avoir vu le film en entier).

Né d’une plaisanterie, Vernon Sullivan finit par occuper une place encombrante, à la fois par son succès et son parfum de scandale, auprès de Boris Vian, allant presque jusqu’à éclipser les romans qu’il publie sous son vrai nom.

2 commentaires sur « Quand un canular se termine sur un drame »

  1. Cette histoire est vraiment incroyable, elle tourne à la légende tant ses rebondissements sont digne d’un scénario de film. J’en connaissais une partie mais j’ignorais qu’une version en anglais avait été réalisée pour prouver l’origine de l’auteur. C’est fascinant.

    Aimé par 1 personne

    1. J’en connaissais juste la dernière partie mais avant de lire le roman et de me renseigner dessus, je ne savais même pas qu’il était parti d’un pari et qu’il avait été attaqué en justice. Cette histoire de fausse traduction est complètement folle. Il y a quelque chose de très moderne dans toute cette mystification d’ailleurs, on pourrait en faire autant aujourd’hui avec les réseaux sociaux
      Merci du passage !

      Aimé par 1 personne

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