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Friedrich Bhaer est-il vraiment une meilleure option que Mr Darcy ?

Dans un article publié sur le site The Mary Sue, ces deux héros littéraires sont mis en compétition sous le titre suivant : Let’s stop romanticizing Mr Darcy when there are way better options in literature. (Cessons de rendre romantique Mr Darcy quand il y a de bien meilleures options en littérature.) D’un côté, Mr Darcy, prétendant d’Elizabeth Bennet dans Orgueil et préjugés, vingt-huit ans, dix mille livres de rente, plutôt beau garçon, orgueilleux et socialement inadapté. De l’autre, Friedrich Bhaer, prétendant de Joséphine March dans Little Women, quarante ans, pauvre professeur allemand, mal fagoté, cultivé et serviable. Donc, selon l’auteur de l’article, la principale qualité de Bhaer est sa gentillesse tandis que Darcy n’a pour lui que sa beauté, sa richesse et une montagne de défauts. Il serait l’esquisse d’un genre de héros dont les fictions regorgent et raffolent : le célèbre « bad boy ». Toujours dans cet article, les relations entre les deux couples sont comparées et il semblerait que celle entre Elizabeth et Darcy soit déséquilibrée parce qu’elle le change. Par la suite, on assiste à l’apologie du pauvre professeur Bhaer, trop souvent injustement écarté des listes de héros romantiques littéraires au profit de masculinités toxiques comme Rochester, Heathcliff. Ou Darcy.

Photo: Mary Evans Picture Library/Everett Collection

Se pourrait-il que des générations entières de lecteurs et de lectrices se soient fourvoyées ? Comment a-t-on pu oublier d’inclure Friedrich Bhaer dans le panthéon de ces hommes qui font rêver ?

Tout d’abord, l’infortuné paie les pots cassés de l’anéantissement des espoirs de tous ceux qui projetaient secrètement un mariage entre Laurie, le voisin des March, et Jo. Et lorsque le garçon se déclare, Jo le rejette sur les (mauvais?) conseils de sa mère, avançant que leurs caractères les rendraient mutuellement malheureux. Adieu l’espoir de les voir, couple artiste bohème, errant dans les rues de Paris, dont Jo rêve depuis longtemps. Faire le deuil de cette relation aurait sans doute été plus facile si les plans initiaux de Louisa May Alcott, l’autrice de Little Women, avaient suivi leur cours. Elle envisageait de faire de son héroïne une écrivaine célibataire. Mais à l’époque, ce n’est pas vendeur, alors il faut bien la marier.

Laurie et Jo, illustration de Jessie Willcox Smith

Quand Jo s’installe à New York, dans une pension, elle fait la connaissance de Friedrich Bhaer, son voisin. Il a le double de son âge, il n’est pas beau. Ni riche. Mais il est gentil. Et serviable. Si gentil et si serviable qu’il va se servir de sa maîtrise de la littérature pour juger les écrits de la jeune femme. Elle s’inspire de faits divers glanés dans les journaux comme des crimes ou des accidents, tout comme l’ont fait les auteurs réalistes français. Heureusement que Bhaer n’a pas croisé le chemin de Maupassant car, lorsqu’il constate qu’il s’agit d’histoires à sensations, dans lesquelles les péchés des héros ne sont pas toujours punis, il dit : « I do not think that good young girls should see such things. They are made pleasant to some, but I would more rather give my boys gunpowder to play with than this bad trash. » (« Je ne pense pas que des jeunes filles bien élevées devraient voir de telles choses. Elles paraissent plaisantes à certains, mais je préférerais voir mes garçons s’amuser avec de la poudre à canon plutôt qu’avec ces ordures. ») Cette réflexion détruit les ambitions de Jo puisqu’elle finit par brûler tous ses manuscrits et cesse d’écrire, si l’on omet quelques contes et sermons. En fin de compte, ce passage est celui qui marque la fin de l’âge fantasque et Jo March rentre enfin dans le rang pour respecter scrupuleusement la morale diffusée par les idées de Bhaer. (mais aussi par sa mère, Mrs March). D’autant plus qu’un peu plus tôt, dans le même chapitre, elle assiste à une réception pendant laquelle elle écoute avec admiration le professeur défendre la religion face à des philosophes. Ce passage n’est pas anodin, ni innocent. Jo, au lieu de se plonger dans un monde d’artistes, d’intellectuels, s’accroche au professeur, sous prétexte qu’elle ne comprend pas ce que les autres disent.

Illustration de Little Women, volume II, Louisa May Alcott, Boston: Roberts Brothers, 1869

Alors, Bhaer est-il si supérieur à Darcy ? Pour répondre à cette question, il ne faut pas s’attarder sur les qualités et les défauts des deux hommes mais sur les relations qu’ils entretiennent avec les héroïnes des deux romans. Joséphine March et Elizabeth Bennet se sont affirmées comme des femmes de caractère, intelligentes, plutôt cultivées et pas toujours disposées à respecter certains codes sociaux. Le milieu auquel elles appartiennent ne leur permettent pas de nourrir les mêmes ambitions mais de manière générale, elles sont devenues des modèles parce qu’elles aspirent à faire leurs choix librement. Que gagnent-elles lorsqu’elles rencontrent leur prétendant ?

Selon l’article de The Mary Sue, la relation entre Elizabeth et Darcy est déséquilibrée parce qu’il change sous l’impulsion de la jeune femme. Il est vrai que lorsqu’il fait sa première déclaration, elle le remet brutalement à sa place pour lui montrer à quel point il est offensant et maladroit. Il accepte la critique et montre par la suite de meilleures facultés de communication. En revanche, sa nature profonde reste la même : il s’agit d’un homme fier, mais honnête. Cependant, se focaliser sur les failles de Darcy serait oublier les propres défauts de Lizzie, tout aussi orgueilleuse et prompte à (mal) juger que lui. Jane Austen n’a pas conçu des personnages parfaits et leur évolution (élévation?) est mutuelle.

illustration d’Orgueil et Préjugés de Jane Austen, édition publiée en 1894 par Hugh Thomson

En ce qui concerne Jo March, il semble qu’elle soit lésée dans sa relation avec Friedrich Bhaer qui tient clairement un ascendant sur elle puisqu’il lui imprime ses propres goûts littéraires, et surtout, sa morale. Il ne critique même pas son style, juste le genre de texte qu’elle écrit. Laurie, le voisin éconduit, n’était peut-être pas parfait à cause de sa paresse ou de sa désinvolture, mais il n’aurait jamais bridé la fougue et les ambitions littéraires de cette jeune femme. Quand Jo pense à Bhaer, elle semble plus chercher son approbation que son amour, comme si elle ne voyait en lui que le professeur et pas l’homme : « She valued his esteem, she coveted his respect, she wanted to be worthy of his friendship. » (Elle attachait de l’importance à son estime, elle convoitait son respect, elle voulait mériter son amitié.)

Ce que l’on ne tolère pas chez Bhaer, ce n’est pas son âge ou son apparence (Rochester aussi est bien plus âgé que Jane Eyre et il n’est pas beau non plus.) C’est son attitude paternaliste et ses manquements auprès d’un personnage dont il va retirer toute la substance parce qu’il refuse d’accepter sa vraie nature. Comment la considère-t-il vraiment ? Comme une enfant à éduquer. Ou la femme idéale pour élever ses neveux (et ses futurs enfants?) : « Once, when he remembered Jo as she sat with the little child in her lap and that new softness in her face, he leaned his head on his hands a minute, and then roamed about the room, as if in search of something that he could not find. « It is not for me, I must not hope it now, » he said to himself, with a sigh that was almost a groan.» (Une fois, quand il se souvint de Jo, alors qu’elle était assise avec l’enfant sur les genoux et qu’elle avait cette nouvelle douceur sur le visage, il enfouit son visage dans ses mains pendant une minute, puis erra dans la pièce, comme s’il cherchait quelque chose qu’il ne pouvait trouver. « Ce n’est pas pour moi, je ne dois pas l’espérer maintenant », se dit-il en poussant un soupir qui était presque un grognement.)

Sans que les jeunes lecteurs, et surtout lectrices, en aient nécessairement conscience, Joséphine March représente l’indépendance féminine, à une époque où le féminisme n’existe pas encore. Elle était destinée à sortir des cases dans lesquelles on enterrait les femmes en devenant écrivain, en ne se mariant pas pour des considérations matérielles, en conservant ses manières brusques et masculines. Si Friedrich Bhaer n’a pas conquis les cœurs comme l’a fait Darcy, c’est parce qu’il cristallise les rancœurs. Jo abandonne l’écriture, se marie, devient une femme respectable, une directrice d’école, une mère de famille, bref une parfaite représentante de la morale (au sens religieux du terme) à cause de lui et le public ne le lui pardonnera sans doute jamais.

4 commentaires sur « Friedrich Bhaer est-il vraiment une meilleure option que Mr Darcy ? »

  1. Je suis mauvaise juge car je n’ai pas lu les deux oeuvres commentées (#inculte, épargnez moi les tomates ahaha) ! En tout cas ton article est bien construit et je te remercie pour ton argumentaire passionné x) On se demande si Bhaer est si gentil que ça, alors qu’il étouffe vraisemblablement la véritable nature de Jo. Vu sous cet angle, ça ne fait pas très vendeur pour détrôner le premier du classement (psst, c’est quoi ces idées chelou de classement ahahaha ! Y’en a d’autres ? :o) … Mais après, pourquoi Jo se laisse faire ? :/ Si ce n’est le plot nécessaire de se marier
    Bref, merci pour ton article ;p ça m’apprend 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Je te recommande plutôt Orgueil et Préjugés que Little Women (on se demande pourquoi… Bhaer mis à part, je trouve que Little Women fonctionne mieux quand on est jeune. Quand j’en ai relu quelques passages récemment, je n’ai pas renoué avec la magie qui me faisait le porter aux nues quand j’avais 12 ans.)
      En fait, Bhaer est vraiment gentil mais ça le rend tout aussi nuisible que s’il était désagréable. En fait il est aussi toxique que d’autres mais c’est plus subtil parce qu’on le présente comme un homme inoffensif. Je ne sais même pas si Louisa May Alcott s’est rendu compte de ce qu’elle faisait. Ou si c’est moi qui perçoit bizarrement ce personnage (mais je ne suis pas la seule à le détester). Dans cette partie de Little Women, Jo est assez influençable et n’a pas confiance en elle, ça doit jouer sur sa relation avec Bhaer. Elle cherche son approbation et elle va finir par l’obtenir mais pas par l’écriture. ça me rend folle.
      Quand j’ai vu cet article sur The Mary Sue, j’ai bondi ! Parfois, on dirait que la personne qui l’a écrit ne sait même pas de quoi elle parle, tellement ça semble erroné. Même si je ne suis moi-même pas très objective à propos de Darcy xD

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      1. ahahaha ! ça marche, noté pour Orgueil 🙂 Je vois ce que tu veux dire, surtout avec le côté en apparence inoffensif, c’est presque plus vicieux ? Il faut que je rattrape ma culture pour continuer le débat, j’arrive :’) ça tombe bien, c’est les vacances je vais profiter 🙂

        Aimé par 1 personne

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