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L’effet Pygmalion

La figure de Pygmalion, sans que ce personnage soit nécessairement nommé, est assez courante dans la littérature. Plus que l’on ne l’imagine. Dès qu’il s’agit de façonner quelqu’un à son idée, de transformer l’art en être vivant, ou l’être vivant en art, il s’agit d’une référence au mythe de Pygmalion.

Ce personnage apparaît dans Les Métamorphoses d’Ovide mais il faut d’abord s’intéresser aux Propétides qui nient le pouvoir de Vénus. Ce sont des femmes libres, qui se seraient livrées à des sacrifices humains. La déesse, comme toute divinité latine un brin susceptible, va leur jeter une malédiction qui fera d’elles les premières prostituées. Elles se sont ensuite changées en pierre. Pygmalion, par horreur pour les Propétides, se tourne vers le célibat. Sculpteur de talent, il façonne la statue d’une magnifique jeune fille : il sculpte « dans l’ivoire blanc comme la neige un corps de femme d’une telle beauté que la nature ne peut en créer de semblable. » Son aspect est si réel qu’elle paraît vivante et il en tombe amoureux. Lors d’une fête donnée en l’honneur de Vénus, il prie les dieux pour trouver une épouse semblable à sa statue. Et miracle, la statue s’anime pour devenir une véritable femme, faite de chair et d’os.

Pygmalion et Galatée, Jean-Léon Gérôme, 1890

Cet épisode des Métamorphoses ressemble à un conte de fées : le héros princier amoureux, la jeune fille d’une beauté surnaturelle, la bonne fée qui aide à surmonter les obstacles et le baiser final précédant le fameux « Et ils vécurent et eurent beaucoup d’enfants » (en l’occurrence une fille nommée Paphos). Cela vous paraît familier ? C’est la structure de « La Belle au bois dormant » ou de « Blanche-Neige ».

Toutefois, le point le plus intéressant de ce mythe est la symbolique qui entoure l’éveil de la statue. L’œuvre devient supérieure à la réalité puisqu’elle s’humanise, c’est-à-dire que Pygmalion n’aurait jamais trouvé une femme aussi parfaite que sa statue. Et l’art ne se suffit pas à lui-même, ni à son créateur, parce qu’une intervention divine, ici celle de Vénus, est nécessaire. C’est cette interrogation sur la place de l’Art et sa confrontation à la Nature qui va inspirer de nombreux artistes, dont certains écrivains. Mais souvent, le mythe n’est pas transposé de manière fidèle et la problématique est simplement amenée dans l’intrigue quand un objet d’art devient un objet d’amour, ou inversement, un objet d’amour se transforme en objet d’art. Et bien souvent, la satisfaction des protagonistes face à cette transformation, cet accomplissement, est de bien courte durée.

The Soul Attains,de la série ‘Pygmalion and the Image’, Edward Burne-Jones, 1868-1870

Parfois, le mythe est même inversé et la personne aimée doit mourir pour que l’œuvre vive. Dans « Le Portrait ovale » d’Edgar Allan Poe, un peintre fort amoureux de l’Art, demande à sa femme de poser pour lui. La dernière phrase de la nouvelle est la suivante : « Et alors la touche fut donnée, et alors le glacis fut placé ; et pendant un moment le peintre se tint en extase devant le travail qu’il avait travaillé ; mais, une minute après, comme il contemplait encore, il trembla, et il fut frappé d’effroi ; et, criant d’une voix éclatante : « En vérité, c’est la Vie elle-même ! » il se retourna brusquement pour regarder sa bien-aimée : — elle était morte ! » » Le pygmalion de l’histoire a donc volé la vie de la femme réelle pour la donner à la femme œuvre. Parce que la femme idéale est inaccessible, comme si la Beauté et la Vie étaient incompatibles tandis que l’Art et la Beauté le sont.

Aujourd’hui, un pygmalion est un personnage typique devenu un nom commun désignant la volonté de façonner une œuvre conforme à ses goûts. L’artiste, au sens très large du terme, cherche à rendre son œuvre parfaite. Une œuvre qui peut très bien être incarnée par une personne et non plus par un objet. Cela se teinte parfois de misogynie parce que la personne en question est souvent une femme. George Bernard Shaw en a même fait l’argument d’une pièce (Pygmalion) adaptée ensuite en comédie musicale que vous connaissez sous le nom de My Fair Lady. L’histoire est simple : Henry Higgins parie avec un ami qu’il réussira à transformer une fleuriste peu éduquée en véritable lady. Il n’est donc plus question de sculpter ou de peindre, mais de manipuler. Et dans ce cas, il n’est même plus question d’amour puisque Henry Higgins ne s’éprend pas de la créature qu’il est en train de façonner.

Affiche du film Pygmalion, inspiré par la pièce de G.B Shaw, 1938

On retrouve ce schéma dans Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde ; lord Henry, fasciné, peut-être un peu envieux, par la jeunesse et la beauté de Dorian Gray, va le pousser à la perversion. Pour la vivre à travers son ami parce que lord Henry parle, parle et parle encore, mais est incapable d’agir. Contrairement à Dorian qui ne recule devant rien, devenu conscient que son visage angélique lui permet tout. Le pygmalion devient alors une sorte de marionnettiste ou de savant fou qui mène une expérience sur son « œuvre ».

5 commentaires sur « L’effet Pygmalion »

  1. Je ne connaissais pas l’effet pygmalion, merci pour la découverte 🙂 C’est vraiment intéressant ! Et assez tragique comme passage entre être vivant et oeuvre d’art sauf pour l’originel pygmalion pour qui cela finit bien. Du coup si cela est assez présent dans les histoires, j’essayerai d’ouvrir l’oeil. Tu ne parles pas de ce cher Théo ?

    Aimé par 1 personne

    1. J’aurais pu me servir des nouvelles de Gautier comme exemple mais après je vais avoir l’air obsessionnelle ! (mais il utilise souvent du schéma. Dans « Omphale » le personnage tombe littéralement amoureux d’Omphale représentée sur une tapisserie. Et la forme inversée se ressent dans ses descriptions, il rapproche la femme (vivante) qu’il décrit des statues par exemple en disant qu’elle a des bras de marbre, etc.)

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  2. Ahaha ! Il n’apparait que dans un seul de tes articles alors ça va, tu es loin d’afficher ton obsession ;p Hmmm … il faudra vraiment que je passe dans une librairie prochainement. Bref, en tout cas merci pour tes articles, vivement le prochain !

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